• Lucie Lahaie

BIEN DANS MON ASSIETTE… MÊME ÉBRÉCHÉE

PROPOS AUTOUR D’UNE ASSIETTE SUBLIMÉE


Pour ce premier article de l’an 2021, mes propos se promènent autour de mes tasses et de mes assiettes et il se pourrait qu'ils fassent écho à ces éclats, à ces brèches qui sont notre lot par les temps qui courent.



Cette histoire d’assiettes dont j’ai envie de vous parler a commencé un soir, après un de cours de cuisine, lors de ce moment pendant lequel je repense aux participants, aux bons coups et aux moins bons. En fait c’est plus précisément au moment où je tentais d’organiser le plus astucieusement possible la mise au lave-vaisselle des nombreux morceaux amoncelés sur l’îlot. Une assiette noire a heurté le rebord de mon comptoir de granit dans sa descente de l’évier jusqu’au panier du lave-vaisselle. Oups! Un fragment est parti laissant apparaître une horrible cicatrice blanche contrastant pas très joliment avec le noir de l’assiette.


Oh non! Quand j’ai choisi ces assiettes noires, je n’ai pas pensé que ce serait aussi laid en mode ébréché. (Je dis ça comme si c’était courant de considérer cette éventualité quand on achète des assiettes.) Enfin… Mon premier réflexe fut de me dire : Bon! Il va falloir que j’aille acheter 2 ou 3 autres de ces assiettes avant qu’il n’en reste plus en magasin et que l’ensemble devienne inutilisable pour mes cours de cuisine.


Et puis j’ai continué à tout remettre en ordre avant d’aller dormir. Je ne sais pas à quoi j’ai rêvé cette nuit-là, mais le lendemain, ce n’était plus du tout au programme d’aller faire une réserve d’assiettes au cas où. Dans un élan de non-surconsommation, j’ai mis un frein au projet et j’ai décidé de garder et d’utiliser mon assiette ébréchée. Voici le fil de ma réflexion là-dessus.


Une assiette du restaurant Toqué


Je vous raconte une petite anecdote. J’ai eu la chance, il y a quelques années, de prendre un repas au restaurant de Normand Laprise, le Toqué. Je n’oublierai jamais comment je me suis sentie lorsqu’on a déposé devant moi une assiette dont le rebord présentait une brèche, bien franche. C’était impossible de la manquer, elle m’a tout de suite sauté aux yeux. Pour dire vrai, c’est plutôt une seconde après avoir salivé devant le contenu de l’assiette qui semblait fabuleusement bon. Je me souviens avoir sursauté intérieurement devant la discordance entre la qualité de ce que je mangeais et buvais depuis le début du repas et cette assiette ébréchée.


J’ai compris plus tard la motivation noble qui se cachait derrière cet écart entre l’assiette et son contenu. Lors d’un cours de cuisine que j’ai suivi chez Les Touilleurs à Montréal, le chef bien connu Antonin Mousseau-Rivard a raconté que plusieurs grands restaurateurs montréalais avaient convenu, de façon tout à fait informelle, de ne pas jeter mais bien d’utiliser les assiettes ébréchées dans leur établissement. Ce geste concret et symbolique à la fois s’inscrivait dans un souci de développement durable. (Sans doute permettait-il aussi de faire quelques économies.) On parle ici de morceaux de vaisselle ayant perdu une ou des petites brèches sur le rebord et non pas de ceux amochés par de longues fissures qui traversent la surface.


Mais où je m’en vais avec cette histoire d’assiettes?


Je ne me prends pas pour Normand Laprise ou autre grand chef, mais il n’y a rien de mauvais à se laisser inspirer. J’ai eu envie de prendre moi aussi le parti du développement durable. Mais l’allure de mon assiette noire affublée d’une éclatante cicatrice blanche me faisait drôlement vaciller dans mes bonnes intentions (retournez plus haut revoir la photo pour vous en convaincre), jusqu’à ce que je me laisse inspirer, au hasard d’une lecture, par une façon de sublimer (c’est vraiment le mot que je choisi) cette blessure.


Connaissez-vous le Kintsugi?


Je vous laisse faire des recherches approfondies si le sujet vous titille (c’est très intéressant), mais pour servir mon propos, voici comment je résumerais le concept de Kintsugi (qui signifie en japonais «jointure en or») . Il s’agit d’un art japonais qui consiste à réparer un objet cassé en soulignant la cicatrice avec de la poudre métallique (le plus souvent de la poudre d’or). C’est fou comme ce concept et toute sa symbolique m’ont inspirée. C’est comme si la blessure, qui fait partie désormais de l’objet, prend toute sa place de manière attirante et agréable pour l’œil. L’objet gagne en richesse, en valeur, même. Il n’en fallait pas plus pour que je me retrouve dans un magasin d’art afin de trouver le bon produit pour sublimer la grosse cicatrice blanche et redonner du service à mon assiette noire.


Et puis tant qu’à m’y mettre, j’ai décidé de «sublimer» un lot d’assiettes et de tasses que j’utilise depuis tant d’années. Et c’est en rouge que j’ai choisi de mettre tous les accros de ma vaisselle en valeur. Et savez-vous quoi? Ces morceaux sont devenus mes préférés. C’est vraiment spécial l’effet que ça crée. Si j’ai le choix entre deux tasses disponibles pour mon précieux café du matin, c’est assurément celle avec la cicatrice sublimée que je vais choisir. Et je ne suis plus prête à me défaire de mes assiettes de semaine qui sont presque toutes agrémentées d’une petite touche rouge maintenant. Le petit accro qu’ont subi ces objets au cours de leurs années de service et que j’ai rendu visible et accroche-l’oeil leur confère une valeur supplémentaire, il devient porteur d’une histoire à raconter.


Toutes ces réparations et la symbolique qui en découle m’ont fait réfléchir sur mes années de service à moi aussi. Et je pense à toutes ces craquelures petites ou grandes acquises en 2020 et encore en ce début de 2021. Et si je faisais en sorte que ça ajoute un plus à ma valeur…


Pour se mettre dans son assiette, rien de mieux que de cuisiner!


Ces réflexions philosophiques m’ont donné faim. Et si je vous invitais à cuisiner ce réconfortant gâteau aux pommes à l’huile d’olive? La recette me vient de Livia, l’épouse de notre principal importateur d’huile d’olive dans nos premières années comme propriétaires du Coin d’Italie. Nous passions à leur domicile de Montréal Nord pour ramasser notre commande et elle nous offrait à chaque fois caffè e dolce. Un jour que je cherchais un dessert pour mes cours de cuisine, Livia m’a donné cette recette de gâteau aux pommes. Ça lui a pris 30 secondes pour me la transmettre tellement c’est tout simple. Mais elle a pris certainement 15 minutes pour m’expliquer en détails comment couper et présenter le gâteau dans l’assiette de service (on reste dans le sujet). Elle est même allée chercher des photos de son gâteau pour que je vois bien. J’ai compris l’importance de la présentation de ce gâteau pour elle et je n’ai jamais dérogé à sa façon de faire (depuis près de 15 ans). Par respect et pour la saluer à chaque fois.


La recette se trouve dans la section CUISINER ET VIVRE, sous SUCRÉ. C'est une recette qui contient beaucoup de pommes et un peu de gâteau! On le mange très souvent en dessert de déjeuner ou en collation et on l'apporte lorsqu'on est invité à un brunch. C'est du réconfort plein l'assiette!


assiette ou équilibre?


Saviez-vous que le mot assiette dans l'expression « ne pas être dans son assiette » n'a pas de lien direct avec l'assiette qu'on pense (ébréchée ou pas). Assiette vient du verbe latin adsedere «asseoir». Au fil des siècles, le mot acquiert différents sens figurés (dont je vous fais grâce ici) pour finir par exprimer, à un moment de son évolution, l'équilibre sur le plan physique et moral d'une personne. L'assiette d'une personne était son état normal, neutre. Ainsi, lorsqu'une personne n'était pas dans son assiette, cela signifiait qu'elle était en dehors de cet équilibre.


Intéressant, non? Ça donne envie de faire attention à son assiette!


Le goût de l’assiette ébréchée


En terminant, j’ai envie de partager un petit bout de texte qui m’a touchée avec son assiette ébréchée. Il s’agit d’une réponse à la question : C’est quoi un restaurant? Pour ma part, cette réponse m'a fait penser à ce que j'aime de la cuisine : l'authenticité, la simplicité, l'humanité. Je vous mets la référence, si vous souhaitez lire l’intégral.

Je vous propose une réponse, celle de mon assiette ébréchée. Voilà, un plat du jour pas très "glamour", l'assiette ébréchée, le chef en cuisine, un oeil sur la salle un autre sur ses cuissons. L'on sentait de l'amour pour les mangeurs, mieux, de la bienveillance, celle qui vous caresse l'âme et le ventre avec la même sincérité. Pour moi, c'était ça un restaurant, un lieu où l'on prend soin de l'autre, avec vérité, distraction poétique et les moyens du bord, aussi. Cela vaut pour les restaurateurs, mais pour les mangeurs aussi. Savoir recevoir l'instant sans idées préconçues, avec la gourmandise du coeur.
(Le goût de l'assiette ébréchée, http://foodintelligence.blogspot.com/2010/10/connaissez-vous-lassiette-ebrechee.html)


Bonne année 2021… sublime, souhaitons-le.

Je vous souhaite de prendre soin de votre assiette, pour être bien dans votre assiette.

Lucie















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